Par Pierre HASKI
mercredi 07 septembre 2005
Khotan envoyé spécial Soir venu, la chaleur étouffante de l'été commence à décliner, et les habitants de Khotan, une oasis située au coeur de l'ancienne route de la soie, sortent prendre l'air plus frais. Il y a quelques siècles ou même encore quelques années, c'est dans les rues du vieux bazar que les familles se seraient retrouvées. Aujourd'hui, le bazar est en décrépitude, et on se rend place de l'Union, sous le regard du président Mao, dont la sculpture géante vient d'être érigée au coeur de la ville nouvelle chinoise. Khotan est tout un symbole : située entre le désert du Taklamakan et le début des montagnes tibétaines, cette ville du Xinjiang, dans l'extrême ouest de la Chine, a une histoire vieille de plus de deux mille ans. Etape importante sur la route des caravanes qui faisaient le commerce Est-Ouest au cours du premier millénaire, elle a été un royaume souverain, d'abord bouddhiste puis musulman, a été conquise par tous les empires qui se sont affrontés pour ces arpents de sable, et est demeurée jusqu'à ce jour frondeuse et rebelle. Le spectacle de la place de l'Union, en cette soirée estivale, est frappant. Des centaines de Chinois Han, l'ethnie dominante de l'ex-Empire du milieu, se promènent en famille au milieu des vendeurs de jade, de maïs ou de fruits secs ouïgours, l'ethnie principale du Xinjiang. Une grande avenue à trois voies de chaque côté longe la grande place, qui évoque immanquablement Tiananmen, celle de Pékin. Tout autour, des centres commerciaux, des boutiques de vêtements ou de téléphones portables, des restaurants du Sichuan ou du Henan... Là où il n'y avait, il y a quelques années, que quelques fonctionnaires et soldats venus du reste de la Chine, il existe aujourd'hui une vraie population variée et active, qui s'est installée dans la durée aux marches occidentales de l'empire. La modernité est arrivée à Khotan, ou plutôt à Hetian, son nom chinois. Mais cette modernité est façonnée et modelée par l'empire victorieux, qui est bien décidé à ne plus jamais perdre le contrôle de cette terre si longtemps convoitée. Une stratégie de «colonisation interne» est mise en oeuvre avec de gros moyens financiers, afin de changer, à tout jamais, la géographie physique et humaine de ce territoire grand comme trois fois la France, riche en pétrole, gaz et minerais, aux frontières ultrasensibles de l'Afghanistan, de l'Asie centrale ex-soviétique, et de la Russie elle-même. Impuissants face au rouleau compresseur venu de l'Est Colonialisme ? Le mot fait hurler les Chinois qui se sentent «chez eux» au Xinjiang, dont le nom est en lui-même tout un programme : «nouvelle frontière». Pourtant, il règne un incontestable parfum de colonialisme quand on va de la capitale provinciale, Urumqi, à Kashgar, l'ancienne plaque tournante de la route de la soie, ou à Khotan. Avec un côté Far West si l'on privilégie une analogie américaine , dans lequel on se contenterait de marginaliser les indigènes les Ouïgours , plutôt que de les massacrer comme l'ont été les Indiens. Le territoire porte officiellement le nom de «région autonome ouïgoure du Xinjiang», un statut dont la Chine s'apprête à célébrer le cinquantième anniversaire le 1er octobre. La réalité est aux antipodes : en fait d'autonomie, les Ouïgours n'ont quasiment aucune responsabilité sur leur propre destinée, et assistent, impuissants, au rouleau compresseur chinois venu de l'Est. Officiellement, sur 19 millions d'habitants, les Ouïgours constituent toujours le premier groupe ethnique, avec environ 40 % de la population, aussitôt suivis par les Han, le reste étant constitué des autres minorités ethniques. En 1949, lorsque la Chine de Mao a repris le contrôle du Xinjiang après une éphémère République indépendante du «Turkestan oriental», les Chinois Han ne constituaient que 5 % de la population. «Notre problème numéro 1, c'est l'immigration Han qui s'accélère, confie un jeune intellectuel ouïgour dont nous tairons le nom et la ville pour raisons de sécurité. Cela entraîne des discriminations à l'emploi, au logement, aux prêts bancaires, nous vivons cela au quotidien comme une occupation», dit ce jeune homme qui n'a rien d'un islamiste. De très nombreux Ouïgours font écho en privé à ce sentiment. Notre interlocuteur fréquente des Chinoises Han, qui l'attirent pour leur liberté individuelle peu courante dans sa société beaucoup plus traditionnelle, mais n'en accepte pas pour autant le fait politique chinois. Il classe la société ouïgoure actuelle en trois catégories : une majorité, selon lui, nationaliste, c'est-à-dire attachée à l'idée, sinon de l'indépendance, au moins d'une véritable autonomie qui respecterait l'identité ouïgoure ; une minorité islamiste, influencée par les forces radicales à l'oeuvre dans les pays voisins, Afghanistan, Ouzbékistan... ; et enfin «ceux qui s'accommodent de la présence chinoise». Ce troisième groupe est, selon lui, en augmentation. «De plus en plus de familles ouïgoures choisissent d'envoyer leurs enfants à l'école chinoise pour leur assurer une meilleure chance de faire de bonnes études et de trouver un emploi décent.» La contrepartie est que l'enseignement du mandarin l'emporte sur celui de l'ouïgour, une langue de la famille turcophone, et qu'ils perdent le lien avec leurs racines et leur culture. Cette tendance est évidemment encouragée par les autorités chinoises, qui espèrent ainsi voir se constituer une classe moyenne ouïgoure désireuse de participer au développement économique rapide de la Chine, et d'en tirer des avantages matériels. Pas de ça dans la famille de notre interlocuteur : «Mon père considère que la préservation de notre identité ouïgoure passe avant tout le reste.» Ce jeune homme encore célibataire sait qu'il n'est pas question de ramener une fiancée Han à la maison, pas même une Ouïgoure travaillant pour l'Etat chinois. Sa mère a d'ailleurs quitté son emploi dans la fonction publique parce qu'on lui interdisait de porter le voile qui ne lui laisse apparaître que les yeux. L'islam est ainsi devenu le refuge identitaire d'une société à laquelle aucune marge de manoeuvre n'est permise en dehors de la soumission. Dans les rues de Kashgar, où la vie traditionnelle ouïgoure semble immuable, entre les bonnes odeurs de pain ou de grillade, les artisans qui travaillent le métal ou le cuir, on croise de plus en plus de femmes voilées, signe extérieur délibéré d'un refus. Les mosquées font le plein de fidèles, même si les imams sont devenus des fonctionnaires étroitement surveillés par la police politique, si les fonctionnaires et les moins de 18 ans n'ont pas le droit d'y mettre les pieds, si les écoles coraniques indépendantes sont bannies. La répression, sous couvert de lutte islamiste La surveillance policière et la répression sont féroces. Rien qu'au mois d'août, une classe clandestine d'étude du Coran a été découverte et les parents des 37 élèves ont dû payer des amendes pour les faire libérer tandis que leurs enseignantes étaient arrêtées ; dix militants «séparatistes» ouïgours ont été arrêtés et accusés de «complot»; et 179 personnes ont été interpellées dans le district de Yili, dans le nord du territoire, pour appartenance à une «secte islamiste». Depuis les attentats du 11 septembre, la Chine argue de l'existence de ces activistes pour réprimer toute velléité nationale ouïgoure. La répression ratisse pourtant très large : Nurmuhemmet Basin, un poète ouïgour de 35 ans, a été condamné à dix ans de prison en février dernier, à l'issue d'un procès à huis clos, pour «incitation à la haine raciale». Son crime : il a publié une nouvelle intitulée le Pigeon sauvage, perçue par les autorités comme une parabole sur le sort des Ouïgours : une ode à la liberté qui, dans le cas de ce pigeon captif, passe par le suicide. Il n'existe que peu de passerelles entre populations ouïgoure et Han, qui évoluent dans deux univers mentaux et géographiques séparés. Elles ont chacune leur langue, leurs codes, leur nourriture, leurs croyances, leur version de l'histoire, leurs héros. A quelques kilomètres à l'extérieur de Kashgar, des familles ouïgoures viennent comme en pèlerinage au mausolée érigé à la mémoire de Mahmoud al-Kashgari, un érudit du XIe siècle qui a rédigé le premier dictionnaire complet de toutes les langues de la famille turcophone. Des tapis sous les arbres permettent aux visiteurs de se reposer en buvant le thé, à l'ombre d'un grand homme qui témoigne d'une histoire glorieuse. En plein coeur de la ville nouvelle de Kashgar, qui pousse rapidement à l'extérieur du vieux bazar, non loin, là encore, de la statue de Mao, un groupe de touristes chinois effectue de son côté une visite guidée dans un petit parc érigé en l'honneur du général Ban Chao, héros de la dynastie Han, il y a près de deux mille ans, qui conquit le premier l'actuel Xinjiang au nom de la Chine impériale. Peu importe que l'histoire, depuis, ait été des plus tourmentée et des plus sanglante : pour le public chinois, le Xinjiang est chinois depuis deux millénaires. Entre ces deux symboles, le général chinois et le penseur ouïgour, il y a un fossé que l'arrivée de millions de nouveaux immigrants venus des campagnes pauvres du Sichuan ou du Henan, un gros ballot sur l'épaule et des rêves de réussite matérielle pleins la tête, ne fait que creuser un peu plus. La Chine a aujourd'hui pour elle le nombre, la puissance économique, la force, la complaisance internationale... Pour la première fois depuis deux mille ans, elle espère mater définitivement son Far West et ses habitants.
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