dimanche 10 août 2008

A l'autre bout du pays, les Ouïgour maudissent les Jeux de Pékin

A presque 4 000 kilomètres de Pékin, Kashgar, l'ancienne oasis de la route de la soie, est la ville de Chine la plus éloignée des Jeux olympiques. Quelque 90 % des habitants y sont ouïgour et turcophones, musulmans pour la plupart. Hors des grandes avenues des nouveaux quartiers chinois, une fois dans les ruelles aux murs de pisé de la vieille ville, on pénètre vite dans un autre monde : vendeurs de brochettes et de galettes de pain blanc, charrettes tirées par des ânes croulant sous leurs cargaisons de gousses d'ail ou de melons...

Les JO laisseraient peut-être indifférent, s'ils ne semblaient pas tant ici une vraie malédiction : prononcer le mot dans cette ville de 350 000 habitants semble tantôt faire peur, tantôt exaspérer, ou provoque un haussement d'épaules qui en dit long.

Petits commerces et tourisme tournent au ralenti. Les étrangers sont rares, les contrôles d'identité fréquents, tout comme les vérifications à domicile, pour chasser les non-résidents. "C'est la pire année que j'ai jamais vue", estime Omar, assoupi devant sa boutique, à quelques centaines de mètres de la mosquée Idi Kah. Il ne vend pas plus d'un tapis par mois.

En juin, il y a eu le passage de la torche et son cortège de tracasseries, les fonctionnaires ouïgour mobilisés sur tout le parcours, et la population incitée à rester chez elle. Puis, comme si cela ne suffisait pas, il y a eu l'attaque du 4 août contre des policiers chinois - 16 morts - pour venir montrer au pays entier que Kashgar et sa région étaient un nid de "terroristes".

Seule la mention de Mehmet Tursun Chong, boxeur ouïgour de 21 ans, éclaire quelquefois les visages. "Depuis qu'il a été sélectionné pour les Jeux, les gens parlent de lui !", raconte Ali, qui tient un petit commerce. Mehmet Tursun Chong vient d'un village à 40 km de Kashgar, ses parents sont paysans, et on se met à espérer qu'un Ouïgour représentera pour les Chinois autre chose qu'un "voleur" ou qu'un "terroriste". "Il y a de la discrimination, les Chinois nous regardent de haut. Quand on est fonctionnaire, on a des postes subalternes et des tout petits salaires", explique un salarié de la télévision ouïgour qui arrondit ses fins de mois en vendant des produits Amway.

Akim, un étudiant de 20 ans inscrit à l'école normale de Kashgar, raconte qu'a éclaté sur le campus, il y a trois mois, une bataille rangée entre étudiants ouïgours et chinois : "Les Chinois ne voulaient pas que les Ouïgour utilisent le terrain de basket. Ceux-ci n'ont pas bougé. Les étudiants ont commencé à se battre, tout le monde a appelé ses copains sur son portable. Si la police n'était pas arrivée, je ne sais pas ce que ça aurait donné, on est plus nombreux qu'eux." Des étudiants ouïgour ont passé plusieurs jours en garde à vue, pas les Chinois.

Akim vient d'une famille d'instituteurs - ses parents, ses frères et soeurs le sont. L'école normale est le seul établissement d'enseignement supérieur à Kashgar. Malgré les perspectives que pourrait lui ouvrir une économie en pleine croissance, à Kashgar aussi, il ne se montre guère enthousiaste : "Les riches Ouïgour à Kashgar, on les compte sur les doigts de la main. Les Chinois, on ne peut pas les compter." Persuadé qu'on ne peut pas trouver d'emploi avec un diplôme, il aimerait "faire des affaires".

Dans son village, l'une de ses cousines suit des cours de chinois organisés par le gouvernement pour partir travailler en usine hors du Xinjiang. Elle a arrêté l'école, et ce programme d'emploi, lancé en 2006, est obligatoire : 130 filles du village d'Akim y ont participé.

En 2007, deux de ses ex-camarades de classe se sont retrouvées un an dans une usine du Sichuan, à dépiauter du poisson les pieds dans l'eau toute la journée : "Elles ne pouvaient pas démissionner et n'étaient payées que 400 yuans (environ 39 euros), alors qu'à l'origine ça devait être 800. Elles regrettent, et leurs parents aussi." Depuis, elles se sont inscrites dans un institut de gestion hôtelière. A Kashgar, l'un des slogans que l'on voit le plus souvent sur les murs proclame : "Pour partir travailler à l'extérieur, rejoignez les groupes de travail prévus à cet effet."

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