jeudi 21 août 2008

Où sont les Ouïgour ?

Hier, je suis parti à la rencontre des Ouïgour de Pékin. Musulmans turcophones de la lointaine province du Xinjiang, au nord-ouest de la Chine, ils n'ont pas bonne presse à Pékin. Le gouvernement s'en méfie : avant même le début des Jeux, le pouvoir avait mis en garde ses citoyens contre la dangerosité représentée par un mouvement islamiste du Xinjiang, groupe accusé de longue date par Chinois et Américains d'avoir partie liée avec Al-Qaida. Et nombre de Pékinois n'aiment pas beaucoup ces Ouïgour qu'ils accusent souvent d'être des voleurs et des dealers d'héroïne.

Pour couronner le tout, trois attentats que le régime leur attribue sont venus bousculer la Chine avant et pendant les Jeux olympiques.

Le 4 août, notamment, seize gardes-frontières ont péri lors d'une attaque perpétrée par des Ouïgour à Kashgar, une ville située à la frontière afghano-pakistanaise. La conséquence en est qu'à Pékin, l'heure est plutôt à la paranoïa chez les musulmans du Xinjiang. Certains seraient rentrés dans leur lointaine et désertique province. D'autres sont suivis, harcelés par la police. Pour tenter de vérifier ces rumeurs, je me suis rendu dans un restaurant musulman ouïgour situé tout près de la représentation pékinoise du gouvernement provincial du Xinjiang. La salle était presque vide. J'ai appelé l'une des serveuses et je lui ai demandé si elle était ouïgour. Pas de chance : elle était han - l'ethnie chinoise majoritaire - mais originaire du Xinjiang (les colons han représentent aujourd'hui presque la moitié de la population de cette province). Bref, tout cela ne faisait pas mon affaire...

Fuyant le restaurant ouïgour sans Ouïgour, j'ai pris la direction de la rue du boeuf - Niu Jie -, où est située la plus belle et la plus connue des soixante-huit mosquées de la capitale. Construite au Xe siècle durant la dynastie des Song, elle a survécu à la révolution culturelle. Pour l'observateur non averti, elle ressemble à une pagode aux toits recourbés, tant le style des vieilles mosquées a été sinisé en Chine après l'arrivée de l'islam.

J'y ai rencontré un vieux monsieur hui - une ethnie de musulmans chinois s'exprimant en mandarin et qui n'ont aucune parenté ethnique avec les Ouïgour. L'homme, petite barbichette et calotte blanche, m'a désigné en baissant la voix un type bedonnant qui rôdait devant la salle de prière : "C'est un policier en civil, un Ouïgour, qui a été assigné à la mosquée durant les Jeux afin de pouvoir écouter ceux de son ethnie qui viennent prier ici." Le flic m'a jeté un regard torve, j'ai fait semblant de me plonger dans mon guide.

Je me suis ensuite rendu dans un "vrai" restaurant ouïgour avec de "vraies" serveuses ouïgour. Dans une salle immaculée aux dominantes vertes, couleur de l'islam, on m'a servi un excellent plat de poulet aux poivrons et au gingembre. Les jeunes serveuses m'ont confirmé leurs origines : oui, elles étaient bien ouïgour. Quand j'ai demandé à l'une d'elles si elle se sentait surveillée en ce moment ou si la police était venue vérifier leurs identités, elle est presque partie en courant en s'écriant : "Je ne sais pas !"... Le repas fini, je me suis éclipsé sous le regard un peu lourd du patron, un barbu à l'air pas commode. On n'est pas dans une époque idéale pour une enquête de fond.

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