C'est dans un contexte assez surréaliste que débute la XXIXe olympiade des temps modernes. La Chine et le Comité international olympique (CIO) ont beau s'épuiser à tenter de ramener l'événement au plan strictement sportif, on ne peut s'empêcher de penser et de parler politique. Même si on aime la Chine et qu'on sait que ces Jeux sont la fierté de centaines de millions de Chinois, comment se passionner pour une manifestation qui se veut festive et fraternelle dans un pays où le seul fait de revendiquer les droits qui nous paraissent élémentaires - liberté politique, syndicale ou religieuse - conduit à la prison, si ce n'est pire ?
Le fond du problème, c'est le décalage important entre la perception qu'ont les opinions publiques occidentales de la véritable nature du régime chinois et l'attitude de leurs propres gouvernements qui ont fait le choix de normaliser leurs relations avec le nouveau géant planétaire, sacrifiant les valeurs humanistes et morales aux intérêts politiques et économiques. Etats et instances internationales font semblant d'avaler tous les mensonges du régime chinois pour maintenir de bonnes relations avec lui. D'un point de vue moral et humaniste, jamais les JO n'auraient dû être accordés à Pékin. Du même point de vue moral, on peut paradoxalement se réjouir qu'ils aient lieu : en jetant un fort coup de projecteur médiatique sur la Chine, ils mettent à bas les énormes mensonges de ses dirigeants.
Je prendrai un seul exemple confondant. Dès qu'on met sur le tapis la question des Tibétains, des Mongols ou des Ouïgour, ces peuples que les autorités chinoises appellent "minorités", Pékin parle d'ingérence dans ses affaires intérieures et tout le monde s'aplatit. Or de quoi s'agit-il ? Tout simplement de peuples qui ont été colonisés et annexés au milieu du XXe siècle avec la plus grande brutalité par la République populaire de Chine. Le nomade des hauts plateaux tibétains ou le musulman ouïgour du Turkestan oriental ne se sent pas plus chinois que les Algériens ou les Cambodgiens ne pouvaient légitimement se sentir français. En annexant ces trois territoires qu'elle lorgnait depuis longtemps, la Chine a presque doublé sa superficie, au mépris de la volonté des peuples qu'elle a assimilés et sans rien respecter, quoi qu'elle en dise, de leur langue, de leur tradition ou de leur croyance. Ce qu'on appelle aujourd'hui, y compris en Occident, "les terroristes ouïgour", ne sont que des résistants qui utilisent parfois des moyens violents (comme jadis le FLN) pour lutter contre le joug de Pékin.
Il en va de même pour les "émeutiers" tibétains, dénoncés comme de dangereux "séparatistes" : ce ne sont que des nationalistes tibétains qui continuent de défendre leur patrie au péril de leur vie, comme l'ont fait les résistants français pendant l'occupation allemande. Après les émeutes de mars et avril, plusieurs milliers d'entre eux, dont de nombreux moines, ont disparu. Sont-ils morts, emprisonnés ? Nul ne le sait. Si leur représentant légitime, le dalaï lama, ne réclame plus aujourd'hui l'indépendance, mais seulement une autonomie culturelle, ce n'est pas qu'il a souscrit à la vision erronée de l'histoire que les autorités chinoises assènent depuis des décennies pour justifier l'invasion de 1950. Mais par simple réalisme politique face à un rapport de forces très défavorable aux Tibétains et un abandon de la communauté internationale.
Et c'est là que le bât blesse : les dirigeants chinois refusent tout véritable dialogue avec le leader tibétain, car celui-ci a toujours refusé de signer un document dans lequel il reconnaîtrait l'appartenance historique du Tibet à la Chine. Le dalaï lama épouse simplement le point de vue des historiens, qui est celui de la vérité des faits. Que leurs mensonges soient pris pour argent comptant par le Chinois de la rue qui n'a jamais eu accès à d'autres sources que celles de la propagande officielle, soit. Mais qu'ils soient repris par certains hommes politiques occidentaux, comme Jean-Luc Mélenchon en avril, c'est inacceptable. Comment peut-on condamner le passé colonial de l'Occident et applaudir à celui, actuel, de la Chine ? Et avancer l'argument d'un Tibet féodal libéré du joug des moines par l'armée maoïste, c'est doublement fallacieux. Car s'il est vrai que le Tibet traditionnel était un monde bien imparfait et une société féodale pratiquant le servage, cela ne donne aucune légitimité aux Chinois pour envahir et coloniser un peuple, ni le réduire ensuite en esclavage, ce qui est bien pire que le servage d'hier.
Si des élections libres étaient organisées dans les régions dites "autonomes" fondées par Mao entre 1947 et 1965, la Chine perdrait la moitié de son territoire. Il n'en sera plus de même dans une ou deux décennies, car l'envoi massif de colons Han dans ces régions est en train de faire basculer la démographie en faveur des Chinois. Plutôt que de servir la soupe aux apparatchiks ploutocrates qui tiennent en otage un peuple immense qui peut être fier de sa culture et de son passé, il faut répéter la vérité des faits : la Chine communiste est un vaste empire autoritaire qui opprime non seulement sa population, mais aussi des peuples qui n'aspirent qu'à retrouver leur liberté, leur culture séculaire et qui ont été abandonnés à leur sort tragique par la communauté internationale pour de mauvaises raisons. Cela, nos gouvernements ne peuvent le dire, même si, et c'est tout à leur honneur, 180 députés français font partie d'un groupe d'études sur la question du Tibet. La France vient de recevoir en grande pompe les dictateurs libyen et syrien. Nicolas Sarkozy ne rencontrera pas le dalaï lama, prix Nobel de la paix, qui doit donner des enseignements spirituels en France à partir du 12 août. France, patrie des droits de l'homme, qu'es-tu donc devenue ?
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